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Il y a des séries qu’on redécouvre avec une pointe de nostalgie attendrie, et d’autres qui vous rattrapent par le col comme si le temps n’avait aucune prise sur elles. Space Adventure Cobra appartient à la deuxième catégorie. Plus de quarante ans après sa première diffusion, la série de 1982 reste l’un des objets les plus singuliers que l’animation japonaise ait jamais produits — et l’annonce d’un nouveau projet animé en 2025 remet soudainement tout le monde devant cet état de fait. Avant de parler d’avenir, retournons à la source.
Pour comprendre Cobra, il faut comprendre Buichi Terasawa. En 1977, ce jeune mangaka de 22 ans débarque dans les pages du Weekly Shōnen Jump avec une idée fixe : créer un héros spatial qui sentirait autant le tabac et le cuir que le cosmos. Son modèle physique et comportemental est Jean-Paul Belmondo, la star française des films d’action des années 60 et 70. À cette silhouette de tombeur invulnérable, Terasawa greffe une arme intégrée dans le bras gauche — le Psychogun — et un univers qui mixe western spaghetti, James Bond et opéra spatial. La série est sérialisée pendant six ans dans le Jump, de novembre 1978 à novembre 1984, et devient l’un des titres les plus vendus de l’histoire du magazine avec environ 50 millions de volumes écoulés.
L’intrigue de départ est un vertige mémoriel fascinant : un homme ordinaire nommé Johnson, au cours d’une séance de rêve artificiel, retrouve une identité enfouie. Il découvre qu’il est en réalité le mythique aventurier de l’espace Cobra, supposé mort depuis cinq ans, et qu’il avait lui-même effacé ses souvenirs et modifié son visage pour fuir ses ennemis. Poursuivi par la police intergalactique et la confrérie des Pirates de l’Espace, il reprend la route à bord du Tortuga avec son androïde Lady Armaroid.
La série animée de 31 épisodes de 24 minutes est créée par Akio Sugino au character design et réalisée par Osamu Dezaki, diffusée sur Fuji Television à partir du 7 octobre 1982. Ce tandem n’est pas un hasard : Dezaki et Sugino sont à l’époque les architectes d’un langage visuel proprement révolutionnaire dans l’animation télévisée japonaise, qu’on retrouve dans Lady Oscar, Rémi sans famille ou Ashita no Joe.
Leur signature commune est ce qu’on appelle les « harmony cells » : une technique où l’image se fige pour être redessinée en illustrations crayonnées, générant un effet de haute intensité dramatique absolument unique. Dans Cobra, ces arrêts sur image impressionnistes transforment chaque pic émotionnel en véritable tableau. C’est à la fois une contrainte budgétaire sublimée et une esthétique à part entière — et c’est précisément ce qui fait que la série ne ressemble à rien d’autre.
Dezaki exploite par ailleurs un style visuel novateur pour la télévision : split screens, effets miroir, fondus psychédéliques, arrière-plans hallucinatoires qui évoquent davantage Metal Hurlant ou Barbarella que la production animée standard de l’époque. Quarante ans plus tard, cette direction artistique constitue un argument esthétique à part entière — elle situe Cobra hors du temps plutôt que dans celui des années 80.
Terasawa a conçu Cobra comme un carrefour culturel assumé. Ses influences déclarées vont de Star Trek aux films de James Bond, des animations de René Laloux aux films de Kurosawa, tandis que le personnage de Jane est directement inspiré de la prestation de Jane Fonda dans Barbarella (1968), et sa coiffure de la Princesse Aurore du Sleeping Beauty de Disney.
Ce brassage produit quelque chose d’inédit : une série qui se permet à la fois le grand spectacle cosmique, la tension érotique adulte, l’humour complice et la mélancolie tragique dans le même épisode. Selon la chercheuse française Marie Pruvost-Delaspre, le style humoristique et les sous-entendus de la série ont influencé City Hunter (1985), et Cowboy Bebop (1998) de Shinichirō Watanabe lui doit son esthétique nostalgique, tandis que Space Dandy (2014) en reprend le ton ironique. Figurine-collector Autrement dit : avant d’être une œuvre culte, Cobra a été une matrice.
En France, la série arrive le 20 février 1985 dans l’émission jeunesse Cabou Cadin sur Canal+, puis passe sur Antenne 2 dans Récré A2 à partir du 9 septembre 1985. Elle atterrit dans un paysage télévisuel où Goldorak et Candy ont ouvert la voie, mais ne ressemble ni à l’un ni à l’autre : Cobra est plus adulte, plus stylisé, plus ambigu moralement.
Le résultat est une réception unique en Europe occidentale. Le quotidien Le Monde qualifiera plus tard la série d’œuvre qui « a marqué toute une génération de jeunes téléspectateurs ». Des cinéastes comme Alexandre Aja et Luc Besson comptent parmi les fans français les plus notoires. Aja le résumera d’une formule sans appel : « Pour moi et mon partenaire Gregory, il y a Star Wars et Cobra. C’est tout. »
Revoir la série aujourd’hui, c’est constater que le rythme d’écriture reste remarquablement dynamique. Chaque arc apporte son lot de personnages mémorables, de décors inventifs, de retournements absurdes maîtrisés. L’arc des trois sœurs Royal (Catherine, Jane, Dominique) constitue toujours une introduction en béton : le film de 1982 qui l’adapte, réalisé par Dezaki, mêle récit impliquant et visuels saisissants sans que l’un n’étouffe l’autre.
Il y a cependant quelques points qui peuvent dérouter le regard contemporain. L’arc Rugball — où Cobra s’improvise joueur d’un sport extraterrestre — est souvent cité comme un ralentissement narratif notable. Le rapport aux personnages féminins reflète les codes de l’époque, entre empowerment affiché et male gaze assumé. Et le film de 1982 distribué en France en 1995 a subi un sort particulier : toutes ses musiques originales ont été remplacées par des titres du groupe suisse Yello, un choix éditorial qui nuit considérablement à l’expérience. Si vous voulez découvrir le film, cherchez une version non remasterisée à la bande-son originale.
Space Adventure Cobra n’est pas une série qu’on regarde par devoir nostalgique. C’est une œuvre qui a produit un langage visuel propre, une tonalité narrative irréductible, et un héros dont la coolness nonchalante n’a jamais vraiment été égalée. Quarante-trois ans après sa diffusion originale, elle attire encore de nouveaux spectateurs — et influence encore des créateurs qui n’étaient pas nés quand elle passait sur Canal+. C’est la définition même d’un classique.
La question de savoir si ce statut survit à un revival est une autre histoire — et elle fait l’objet du troisième volet de ce dossier.
À suivre dans ce dossier :
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